Sur le pas de la porte se tiens Azer, l'homme a tout faire de Omar.

Il a sur son visage son sourire des dimanches, celui qui faisait craquer la juge des mineurs quand il faisait des conneries. C'est vrai qu'avec sa bille ronde et ses grands yeux, on lui donnerait le bon dieu sans confession.

Je jette un coup d'oeil par dessus son épaule pour m'assurer qu'il est seul et je le tire par le colback pour le faire rentrer rapidement, tout en claquant la porte.

Le chantage n'est pas son genre, mais la mort de son patron a dû lui donner des idées. Je le regarde d'un air mauvais et je lui dis :

- Qu'est-ce que tu veux ?
- Je viens voir le patron !
- Quel patron ?

Interloqué par sa réponse je desserre mon étreinte. Il en profite pour se diriger vers le salon ou se trouve Christophe.
Je lui emboîte le pas.

Christophe est resté debout au milieu de la pièce.
Azer s'approche de lui et le salut d'un retentissant "Bonjour Patron !".

Chris me jette un regard perplexe auquel je répond de même. Sa jambe comme douée d'une vie propre repart pour un tour de Polka. Azer au courant pour sa sclérose en plaque lui dit d'un ton prévenant :

- Assied-toi Patron, tu vas te péter la gueule.
- Mais, Mais. Bredouille Christophe.

Joignant le geste à la parole il pousse doucement mon pote dans le canapé, puis s'assied dans mon fauteuil.
Il met la main dans la poche de son blouson et en sort une jolie liasse de billet qu'il pose sur la table basse entre les cadavres de bouteilles et les paquets de chips vides.

- Voilà Patron, c'est la recette du jour.

Christophe ayant repris ses esprits et le contrôle de sa guibolle réussis à formuler la question qui n'arrive pas à traverser le cloaque alcoolisé qu'est mon cerveau.

"Azer, pourquoi tu m'appelles patron et c'est quoi ce pognon ?
Tu t'es mis avec les flics et tu veux me faire tomber pour les conneries de l'autre abrutis."
L'autre abrutis n'en mène pas large à ce moment. Pas pour moi, j'ai fait une connerie et j'assume, mais pour le handicapé [1].

Azer le regarde incrédule et se tourne vers moi cherchant à comprendre ce qui lui échappe, puis son fameux sourire refait surface.

"Vous me faites marcher ? Hein ? Ou alors c'est que vous ne voulez pas me garder... Vous savez, moi, Omar je l'aimais pas trop. Toujours prêt à l'engatse[2], et puis je lui avais dit de pas s'en prendre à M. Christophe, mais il écoutait personne ce con."
Sur cette phrase définitive il se tait certain d'avoir apporté une preuve de sa bonne foi.

Je décide de prendre les choses en main. Azer n'as pas inventé la poudre, mais à sa manière c'est un honnête garçon.

- Azer, dit nous pourquoi tu appelles Christophe Patron ?
- Mais c'est c'est toi qui a dit que c'est Christophe le patron !
- Mais quand ça ?
- Au Kebab Hier soir, tu as dit "Le patron c'est Christophe, pas toi connard !" et tu as tiré.
- Tu étais la ?
- Je sortais des chiottes, sur le coup j'ai eu peur alors je suis resté dans mon coin. Puis avant que les flics arrivent je me suis esbigné. Après j'ai regardé la télé et ils en ont parlé aux informations et le flic a dit que c'était la guerre des gangs. Heureusement parce que moi, con comme je suis, je croyais juste que tu l'avais tué parce qu'il avait tabassé M. Christophe. Alors, ce matin j'ai été voir les gars de l'organisation[3] et je leur ai dit que M. Christophe avait repris les affaires familiales et que le plus simple c'était de rien changer à part celui qui donne les ordres. Le gros Kader voulait venger Omar, mais je lui ais bien expliqué qui était le père de M. Christophe et que si c'était la guerre des gangs, vous deviez avoir le soutien de ses amis et qu'à jouer au con il risquait surtout de rejoindre le turc. Alors, pour vous montrer leur bonne volonté il m'ont donné le pognon pour que je te l'apporte Patron.

Christophe se prend la tête entre les mains.
- Mais c'est pas vrai, dites moi que je rêve, DITES MOI QUE JE REVE.
Puis il s'affaisse comme abattu. Azer se méprend sur sa réaction et croit bon d'ajouter :
- Mais Patron ils ont tout donné tu sais. Nous on est des petits on gagne pas tant que ça, mais maintenant que c'est toi le Patron les affaires vont se développer.

Il se tourne vers moi.
- Mexico dit lui que je suis un gars réglo, j'ai pas touché au pognon tout est là. Mexico tu es mon ami, je t'aime bien tu sais, tu vas pas me buter. J'ai pas pris de pognon et puis le turc je l'aimais pas...
Sa voix se brise en sanglot et il se met à pleurer en geignant qu'il ne veut pas mourir.

Ses larmes sont communicatives, car Chris se met à sangloter lui aussi tout en répétant "dites moi que je rêve, dites moi que je rêve..."

Je regarde un moment ce spectacle émouvant de deux mecs qui pleurent l'un parce qu'il a peur de mourir et l'autre parce qu'il aimerait bien être mort.

J'ai besoin de m'éclaircir les idées, alors je me choppe la bouteille de rhum et j'en bois goulûment un bon quart avant de la reposer. Mon gosier prend feu et mon corps tremble, mais mon esprit s'éclaircis. J'entrevois le début d'une idée, mais d'abord je dois calmer mes rénaïres[4].
- Messieur on se calme, personne ne vas mourir et je sais ce qu'on va faire.

Leurs deux visages se tournent vers moi les yeux pleins d'espoir. Et moi je me dis à ce moment que j'aurais mieux fait de me taire.

Notes

[1] il a horreur qu'on l'appelle comme ça.

[2] Ca c'est du marseillais.

[3] Azer est un peu mytho et les 3 ou 4 traînes lattes du turc sont pour lui une organisation criminelle

[4] pleureurs