Je rentre chez moi, rue du vallon des Auffes, ça fait plusieurs jours que je n'y ai pas mis les pieds. Pour l'instant, ce que je dois faire ce soir passe au second plan. J'ai sommeil, j'ai faim et j'ai besoin de me laver.

Le vallon des Auffes est une de ces curiosités typiquement marseillaises. Il s'agit d'un petit port de pêche située dans une calanque naturelle à l'intérieur même de la ville. La vue sur la mer, est barrée par le pont de l'avenue Kennedy qui en même temps protège son intimité. On y accède par un escalier et en quelques secondes on change de monde. C’est un petit village de pêcheurs provençal, tout droit sorti d'une carte postale ou d'un bouquin de Pagnol. C'est ici que se trouve le célèbre restaurant de Fonfon, où l'on mange la meilleure bouillabaisse du monde. En tout cas pour les touristes ; car j'en connais plusieurs qui seraient prêts à vous assassiner si vous osiez dire qu'il est de meilleure bouillabaisse que celle de leur famille.

C'est dans ce paysage de cartes postales que j'habite depuis quelques mois. On peut dire que sur ce coup j'ai eu la chance. Le vallon, comme certains autres lieux stratégiques de Marseille, s'habite sur cooptation. Les maisons et les appartements ne sont vendus ou loués qu'à des gens de confiance. Dans mon cas, je dois ma maison à mes copines Carmen et Nadia et aussi à la bonne impression que j'ai fait à Mme Scali, la propriétaire des lieux.
Les filles cherchaient un endroit plus grand pour abriter l'atelier de Carmen, Mme Scali en possédait justement un qui venait de se libérer un peu plus haut dans la rue, mais hésitait à le leur louer. Non pas qu'elle n'avait pas confiance, mais elle ne trouvait pas de locataires à son goût pour la petite maison. C'est une vieille marseillaise, qui se désole de voir sa ville envahie par des « estrangés de paris ». Mes origines, et ma situation d'homme abandonné par une sartan qui avait décidé de suivre un nordique chez lui[1] en emmenant ses enfants, avaient immédiatement attiré sa sympathie. Elle m'avait fait promettre de lui amener mes fils régulièrement, car ses propres petits-enfants lui manquaient beaucoup.

Mon « cabanon », est invisible de la rue. Alors que vous remontez la rue du vallon des Auffes, vous trouvez entre certaines maisons des petits passages de la largeur d'un homme, comme si les propriétaires des maisons enclins à une rabia toute marseillaise s'étaient refusés à coller leurs murs mitoyennement. Au fond du passage, il y a généralement une porte métallique, la mienne est verte comme une porte de transformateurs électriques. Quand on l'ouvre, on débouche sur une petite cour cimentée au fond de laquelle se trouve une petite maison deux-pièces comprenant une chambre avec un réduit WC / douche et une pièce à vivre avec un recoin cuisine. À l'entrée de la cour mais séparée de la maison, il y a une autre pièce qui servait autrefois de débarras et que les filles ont aménagée en bureau. C'est là que j'entrepose les vestiges de la vie du gentil garçon. Autre fait appréciable, la cour est ensoleillée et il n'y a pas de vis-à-vis. C'est d'ailleurs pour ça que les filles ont conservé les clés pour pouvoir profiter du « solarium ».

Quand je rentre chez moi, il n'y a personne. Je tire le volet de la chambre et tombe dans le lit. Aussitôt je sombre dans un sommeil sans rêves. C'est la faim qui me réveille, un rapide coup d'oeil à ma tocante m'apprend qu'il est déjà 18 heures passées. Je me lève à la recherche d'une quelconque nourriture, malheureusement les placards sont aussi vides que l'étaient ceux de Christophe. Je trouve une boîte familiale de raviolis que j'ouvre et que je mange avec les doigts directement à même la boite sans même les faire réchauffer.

Dés mon appétit provisoirement calmé, mon odorat se rétablit et me fait ressentir l'agression de la puanteur qui est la mienne. Je sens la transpiration, la saleté, le vomi, et d'autres remugles indéfinissables. Un rapide examen dans la glace montre que je ressemble plus à un tas d'ordures qu'à un être humain.

Je me déshabille rapidement et j'entre dans la douche. Je commence par le robinet d'eau froide, l'eau me brûle la peau tout en me faisant grelotter. Je reste ainsi une minute ou deux avant de tourner le robinet d'eau chaude. Peu à peu la température du jet augmente jusqu'à me brûler. Je reste un long moment sans bouger, puis n'y tenant plus, j'équilibre les débits pour avoir de l'eau tiède.

Cette douche sado maso, est devenu une sorte de rituel de mortification. Quand je suis à jeun au réveil, c’est le seul moyen que j'ai trouvé pour me sentir vivant...

Quand je sors de la douche, je décide d'aller faire quelques courses. Comme je n'ai pas envie d'aller très loin, je me contenterai d'aller jusqu'à la boulangerie qui est à deux pas de chez moi.

Alors que je m'habille, je ne peux pas m'empêcher de penser que la situation est pour le moins cocasse. Qu’y a-t-il de plus dérisoire, que de penser à faire les commissions alors que demain matin je serais probablement mort.

Notes

[1] en fait jusqu'à Besançon, mais pour les provençaux le nord c’est Avignon, et on commence à trouver des pingouins à partir de Lyon.