Marseille, le 25 décembre il y a quelques années.

Il fait froid sur Marseille en cette fin de journée. Le 25 décembre, Noël. Lina marche sans but sur la Canebière. Mauvaise journée pour elle. Deux ans déjà qu’elle est séparée de ses enfants. Dieu comme ils lui manquent. Une de ces journées pourries où la douleur est plus intense, Noël, leurs anniversaires, leurs fêtes et le jour de leur « départ ».
Non en ce 25 décembre, Lina n’a pas le moral. Elle marche, perdue dans ses pensées, elle marche, pour ne pas devenir folle de douleur et de solitude.

Elle s’immobilise devant le carrousel sur la place du Général De Gaulle et regarde les enfants tourner sur les chevaux de bois. Son esprit vagabonde vers ses enfants, elle les imagine en train de pleurer parce que leur mère leur manque, elle jurerait même les entendre.
Puis le manège s’arrête, le tour est fini, la ramenant à la réalité, mais elle entend toujours les pleurs d’enfant. Elle cherche du regard d’où cela peut bien venir et après quelques instants, elle fini par distinguer une petite forme blottie dans le noir derrière la cabine de vente des tickets.

Intriguée Lina s’approche et découvre un garçonnet d’une dizaine d’années recroquevillé sur lui-même.

« Oh petit, ça va pas ? »
L’enfant tourne son visage vers elle, et fait non de la tête.
- Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu es perdu ?
- Non, c’est Noël Madame.
- Et bien justement tu devrais être content.
- Mais je suis arabe, Madame.
- Et alors ?
- C’est mon frère Mouloud, il dit que les arabes on doit pas fêter Noël. Avant on le faisait mais depuis qu’il est rentré, il arrête pas de donner des ordres à tout le monde et papa lui dit jamais rien.
Lina sent son cœur se serrer.
- Tu veux faire un tour de manège ?
- Oh oui madame, dit-il les yeux brillants un large sourire illuminant son visage rond.

Elle achète un ticket et aide l’enfant à monter sur un cheval de bois. Le manège démarre et à chaque tour il lui fait un petit coucou. Lina se surprend à le suivre des yeux comme si c’était le sien. Enfin le carrousel s’arrête, l’enfant descend et est en un clin d’œil à coté de Lina.

- C’est quoi ton nom, madame ? Moi c’est Aziz !
- Moi c’est Lina.
- C’est joli madame. C’est pas comme moi. Mon papa dit que c’est le plus beau prénom parce qu’il commence et finit comme l’alphabet, mais moi j’aime pas. Ça ressemble trop à zizi et à l’école ils se foutent de ma gueule en m’appelant « Aziz p’tit zizi ». Dis madame, Lina c’est arabe aussi ?
Lina sourit au flot de paroles du garçon, sa curiosité enfantine l’amuse.
- Non c’est italien. C’est le prénom de ma grand-mère.
- On fait quoi maintenant madame ?
- Je ne sais pas, et toi qu’est-ce que tu voudrais faire ?
- J’ai faim, on pourrait aller à Mc Do !
- Ca va pas être possible, je ne suis pas la banque de France. Si tu veux on peut aller goûter chez moi, j’habite à côté.
- Ok, on y va.

Instinctivement l’enfant prend la main de la femme, elle est surprise ça fait si longtemps.
Ils marchent un centaine de mètres et montent dans un vieil immeuble délabré.
Lina ouvre la porte d’un petit studio pauvrement meublé, tout est ancien et sent le meuble de récupération. Les murs sont couverts de photos de deux enfants, seuls, ensemble ou avec Lina. Une seule comporte quatre personnes, mais le quatrième, un homme, n’a plus de visage, il a été découpé. Aziz regarde les images mais n’ose pas en parler. Lina prend un air de gaieté forcée et lui demande :
- Tu veux un chocolat au lait avec des madeleines, c’est tout ce que j’ai.
- C’est super j’adore les madeleines et le chocolat.
- Ca te dérange si je mets la télé, pendant que je prépare ton goûter ?
- Oh non madame, fais comme chez toi.
- Merci, mais appelle moi Lina d’accord ?

L’enfant hoche la tête et regarde fasciné, la TV. C’est un vieux film en noir et blanc qui passe. D’habitude il n’aime pas ça, mais là l’histoire lui parle. D’abord ça se passe à Marseille et puis ça raconte les aventures de trois copains pêcheurs du vallon des Auffes qui veulent séduire des filles et qui se font passer pour les propriétaires d’une usine de sardines. Il s’ensuit tout un engambi qui tourne au pastis intégral, et le plus surprenant c’est qu’au plein milieu d’une phrase, ils se mettent à chanter.
Lina pose le bol de chocolat et les madeleines sur la table.
- C’est prêt !
- Dis mada..Euh Lina, je peux me mettre pour continuer à regarder la télé ?
- Mais bien sûr.

Elle s’assoit dans le canapé. Une fois son goûter fini, Aziz vient la rejoindre et se love naturellement contre elle. Ils se sentent bien, au chaud et à l’abri et l’optimisme naïf de l’histoire les enchante.
Arrive le final et les personnages entament l’air de la Canebière. Distraitement Lina fredonne avec les autres :
« On connaît dans chaque hémisphère
Notre Cane...Cane...Canebière
Et partout elle est populaire
Notre Cane...Cane...Canebière »
- Mais tu connais cette chanson ? s’exclame l’enfant.
- Bien sûr, c’est mon grand oncle qui l’a écrite. Vincent Scotto, le petit cousin de mon père. Et celui qui fait Toinet c’est Alibert, c’est lui qui a écrit cette histoire. Attend !
Elle se lève et va prendre un album photo.
- Tiens, regardes, c’est les fiançailles de mes parents, là c’est mon père, ma mère et là à côté d’eux Vincent Scotto et son ami Alibert.
- Et tu les connais ?
- Non, ils sont morts avant que je naisse.
- Et toi tu es célèbre aussi ?
- Non, moi je suis quelqu’un de normal.
- Pourtant tu devrais, la dame la plus gentille du monde.
- C’est toi qui es gentil.
- Dis Lina ?
- Oui !
- C’est tes neveux sur les photos ?
Le visage de la femme qui s’était épanoui se ferme.
- Non.
- C’est qui ?
- Je n’ai pas envie d’en parler.

Aziz la regarde avec ses grands yeux, on lui donnerait le bon dieu sans confession.

- C’est mes enfants.
- Et pourquoi ils sont pas ici ?
- C’est une longue histoire. Leur père est Algérien et un jour il les a emmenés en vacances et ils ne sont pas rentrés.
Une larme se met à couler sur la joue de la femme. Le garçonnet se dresse sur ses genoux et la serre dans ses bras.
- Faut pas pleurer Lina, tu les reverras tes minots.
Il l’embrasse sur les cheveux en la berçant doucement.
- Ils vont revenir, un jour. Tu sais un enfant revient toujours vers sa maman et je sais de quoi je parle. Je suis même un expert, puisque je suis un enfant.
Après un petit moment, il la lâche et descend du canapé. Il se recule et la regarde comme un peintre qui cherche quelle touche apporter à son tableau.
- Bon, mais en attendant il va falloir que tu te reprennes en main. Ma sœur Fatiha, elle dit toujours que pour qu’une femme aille mieux il faut qu’elle aille chez le coiffeur et qu’elle s’achète des nouveaux vêtements.
Tu sais quoi ? Tu n’as jamais pensé à être blonde, moi je trouve ça plus beau que brune et puis tu devrais porter des vêtements avec de la couleur. Là avec tes estrasses on voit pas que tu es belle.
- Merci monsieur le conseiller en mode, je vais y penser. Et toi qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ?
- Moi ? Je serais célèbre. Comme ça je travaillerais pas et j’aurais plein d’argent. Et j’achèterais une maison pour mes parents et j’aurais un hélicoptère et pleins de jolie filles avec moi.
Lina sourit attendrie par la résolution naïve de l’enfant. Si seulement le monde pouvait être aussi simple.
- A propos de tes parents, ils ne vont pas s’inquiéter pour toi ?
- Ca dépend quelle heure il est ?
- Déjà sept heure.
- Il va falloir que j’y aille. Mais je peux revenir une autre fois si tu veux ?
- Je ne crois pas. Je vais bientôt quitter cet appartement, ils vont refaire l’immeuble.
- Alors, adieu Madame Lina.
- Disons plutôt Au revoir Monsieur Aziz.

L’enfant remet son blouson et se dirige vers la porte.

- Attend ! s’exclame la femme. J’ai quelque chose pour toi. J’avais acheté un cadeau pour ma fille, elle doit avoir ton âge.

Elle sort un paquet cadeau du buffet.
- Tu l’ouvriras chez toi, comme ça tu auras fêté Noël.
Les yeux de l’enfant s’illuminent.
- Oh merci, merci, merci beaucoup.
Il s’accroche à son cou et lui fait une bise sonore sur chaque joue. Puis sans rien dire met le paquet sous son bras et sort.

Lina s’assied sur le canapé. C’est vrai ce qu’il a dit. Il est temps qu’elle tourne la page. Après tout, qu’elle le veuille ou non elle est divorcée et ses enfants sont loin. Et ce n’est pas en se laissant dépérir que les choses s’amélioreront.
Blonde, pourquoi pas, elle aimait bien ça avant de rencontrer son mari. Ça lui plaisait à lui aussi avant leur mariage et puis c’est lui qui avait exigé qu’elle redevienne brune. Comme pour les vêtements c’est lui qui avait voulu qu’elle se cache dans des choses informes et tristes. C’est décidé, elle va redevenir blonde et s’acheter ce petit top léopard avec la mini jupe violette qu’elle a vu l’autre jour.
En plus ça plaira certainement à Antoine, son amoureux/ami d’enfance qui va revenir le mois prochain. S’il n’était pas devenu cuistot sur un bateau c’est sûr qu’il aurait fini par l’épouser. Elle se prend à songer, Antoine qui rêvait de s’acheter une boulangerie. Pourquoi pas après tout, Madame la boulangère Lina Benedetti, ça sonne bien.

Dans la rue Aziz se dirige vers l’arrêt du bus pour rentrer chez lui. Il va falloir qu’il cache son cadeau dans la cave s’il ne veut pas se faire engueuler par Mouloud. Il monte dans le bus et se trouve une place assise en face d’une mamé. N’y tenant plus il ouvre le paquet. C’est une machine à écrire jouet. Elle est rose malheureusement, mais bon après tout c’est un jouet de fille. Il regarde les touches et se surprend que les lettres ne soient pas dans l’ordre alphabétique.
La première ligne sous les chiffres attire son regard : AZERTYUIOP.
Azer Tyuiop ca c’est un vrai nom de célébrité, c’est autre chose qu’Aziz.
Oui, c’est ça !
Quand il sera grand il s’appellera Azer Tyuiop.